Brandon Cronenberg : l’horreur de père en fils

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« Oui, mon père a vu Possessor. Il m’a dit qu’il l’a aimé… (silence). Je suis désolé de ne pouvoir vous donner une citation plus croustillante… » Cheveux ras, voix grave, un anneau dans la narine, un piercing dans le sourcil, Brandon Cronenberg semble se fermer automatiquement dès qu’on mentionne son père, David Cronenberg, 78 ans, chantre de l’horreur viscérale et du gore intello (La Mouche, Faux-semblants, Vidéodrome ou Crash). Pourtant, Brandon, 40 ans, a repris la petite boutique des horreurs de papa et sort aujourd’hui en VoD l’excellent Possessor, film de SF gore et vertigineux, récompensé à Gérardmer. L’histoire, dans une réalité alternative, d’une tueuse à gages qui « hacke » le corps et l’esprit d’innocents afin d’effectuer en toute impunité ses contrats. Déboussolée par sa dernière mission, elle doit éliminer un chef d’entreprise véreux. Elle choisit d’investir un esprit plus difficile à contrôler que prévu et commence à perdre pied…

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Une obsession pour Philip K. Dick

Brandon Cronenberg est né à Toronto en 1980. « Mon enfance, c’est une grande question, mais je ne sais pas trop quoi dire ! Néanmoins, je peux vous assurer que j’étais un vrai nerd, pas très cool, je lisais beaucoup, notamment de la science-fiction, j’étais obsédé par Philip K. Dick [auteur culte de SF qui a inspiré Blade Runner ou Minority Report. D’ailleurs, en 1984, David Cronenberg a failli adapter sa nouvelle Souvenirs à vendre, qui deviendra Total Recall, quelques années plus tard devant la caméra de Paul Verhoeven, NDLR].J’aimais la musique, le dessin, écrire… » Un geek pas vraiment branché cinéma, mais qui traîne sur le tournage de La Mouche, part en Chine pour M. Butterfly ou travaille sur les effets spéciaux d’eXistenZ. « Dit comme cela, ça a l’air cool et important, comme une grosse partie de ma vie, mais je vous assure que cela ne l’était pas. J’étais simplement sur les plateaux de mon père, de loin en loin. »

À la fac, Brandon commence par étudier l’anglais et la philosophie et, à 24 ans, décide enfin de se lancer dans des études de cinéma à la Ryerson University, « une bonne école de ciné, en tout cas pour le Canada », reconnaît-il en éclatant de rire. Il rate son diplôme quatre années plus tard, mais boucle un court-métrage de fin d’études, Broken Tulips, qui deviendra la séquence d’ouverture de son premier long, Antiviral (2012), où des gens contractent volontairement virus et maladies affligeant leurs stars favorites afin d’accroître leur sentiment de proximité avec elles. Le film est sélectionné à Cannes et la critique pointe déjà la proximité des thèmes et des motifs avec l’œuvre de son père : la science, le rapport corps/machine, la sexualité, le gore…

Identité et piratage de cerveaux

Après huit années passées à élaborer un scénario et chercher son financement, Brandon revient avec Possessor, une œuvre complexe et secouée, où, sous la forme d’une série B, il fait passer ses réflexions les plus personnelles et les plus subversives. Du pur Cronenberg, en somme ! « Le côté SF ou gore, c’est fun, mais l’idée centrale du film, c’est cette expérience commune et néanmoins étrange qu’est d’habiter un corps au jour le jour. Je voulais également parler de la manière dont nous créons notre personnage social, celui que nous voulons que les autres voient. Nous interprétons constamment des rôles, pour les autres, mais aussi pour nous-mêmes. Je ne suis pas sûr que nous ayons une personnalité propre, qu’il y ait un vrai moi, nous agissons toujours en réaction d’un autre. Dans le contexte de cette interview, est-ce que c’est le vrai Brandon et le vrai Marc qui parlent ? Ou qui jouent un rôle dans cet entretien factice, codé, codifié », se marre-t-il.

Également au cœur du film le piratage des corps et des esprits, un hacking mondial et généralisé qui a déjà commencé, selon Brandon. « Je me suis interrogé sur la manière dont nous sommes influencés par les réseaux sociaux. Nous sommes constamment exposés à des flux d’informations, et les médias sociaux façonnent ce que nous sommes. Nos esprits sont véritablement hackés. Ces technologies ont modifié le monde en profondeur. Il y a quelques années, l’ingérence russe dans les élections américaines, via les réseaux, aurait relevé de la théorie du complot, d’un fantasme paranoïaque. Mais c’est aujourd’hui notre réalité et un problème majeur pour les décennies à venir ! »

Tourné en 23 jours pour un budget modeste, Possessor est interprété par Jennifer Jason Leigh, héroïne d’eXistenZ, mais surtout Andrea Riseborough, vue dans Mandy ou Oblivion. « Elle est formidable dans tous ses films, j’étais sûr qu’elle serait géniale. Vous savez, j’avais écrit le rôle de Voss pour un homme, mais c’était trop proche de moi et beaucoup moins intéressant. Avec une femme, c’est devenu beaucoup plus original, et j’ai pu travailler les genres, les contrastes, quand elle intègre le corps d’une femme noire ou celui d’un homme. La première chose qu’elle fait, c’est alors de regarder ce qu’elle a dans la culotte. Je me souviens des premières projections, le public se marrait et quand il découvrait le pénis, il devenait silencieux, vraiment mal à l’aise. »

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Grand Prix à Gérardmer

En octobre dernier, Possessor est sorti brièvement en Ontario, pendant un mois, à cause de la pandémie. Il est également sorti dans quelques salles et drive-in aux États-Unis. « Puis en janvier, Possessor a obtenu le Grand Prix du Festival de Gérardmer, qui avait lieu en ligne. Ce fut vraiment une grande surprise de gagner un prix. Je sais qu’il sort directement en vidéo en France, mais cela ne m’ennuie pas plus que cela. Moi, j’aime bien regarder des films à la maison, c’est sympa et plus intime, comme quand je lis un livre. Mais j’espère qu’après la pandémie il y aura, comme c’est prévu, quelques projections exceptionnelles en salle. »

Alors que Brandon annonce le tournage imminent de son troisième film, Infinity Pool, écrit pendant le confinement, on ne peut s’empêcher de revenir sur les liens entre son cinéma et celui de son auguste père. « Je ne regardais pas les films de mon père étant môme, même si maintenant je les ai quasiment tous visionnés. Je suis trop proche de ces films, de leur fabrication, pour avoir été influencé par leurs images. Je sais que les gens veulent faire des liens, mais honnêtement, ce n’est pas à moi de le dire, ce n’est pas mon sujet… »

Possessor, disponible en VoD, et en DVD et Blu-ray dès le 14 avril (Lonesome Bear)



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