Arthur Chevallier – Face au conseil scientifique, Jupiter est de retour !

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Les généraux sortent parfois vainqueurs de défaites. Soit parce qu’ils compensent l’issue défavorable d’une bataille par l’exemplarité d’une méthode, soit parce qu’ils profitent de la maladresse de leurs adversaires. Emmanuel Macron a beau avoir infligé aux Français des restrictions de liberté, un confinement, un déconfinement, un confinement dont les résultats sont si ce n’est mitigés du moins critiqués, mené dans le désordre une campagne de vaccination pourtant annoncée comme exemplaire, il sort triomphant, à tout le moins populaire. Mieux : il apparaît, avec son gouvernement, comme plus compétent que ses opposants. La récente pantalonnade d’Anne Hidalgo, qualifiée non sans esprit par le Premier ministre de « fadaise », consistant à proposer trois semaines de confinement de la capitale, a non seulement démontré qu’il n’est pas si simple de tenir des propos intelligents en temps de crise, mais encore qu’Emmanuel Macron pouvait en profiter pour se réconcilier avec son peuple.

En refusant d’écouter le conseil scientifique, lequel prônait un confinement strict, le président de la République n’a pas rejeté le corps médical, comme ce dernier le prétend, mais a rappelé à des spécialistes, c’est-à-dire la technique, qu’ils n’étaient qu’une partie d’une généralité, c’est-à-dire la France. En d’autres termes, il a renoué avec cette célèbre phrase de Georges Clemenceau : « La guerre est une chose trop grave pour la laisser à des militaires. » De même, la crise sanitaire est d’une telle ampleur qu’il aurait été irresponsable d’en confier la gestion aux seuls médecins.

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La verticalité, dont le président s’était voulu le héros pendant la campagne, est conditionnée à la responsabilité. En devenant un chef de guerre, il assumait par avance une éventuelle défaite. Les Français ont adhéré avec plus ou moins de flegme à des mesures contestables, supporté les ratés, moqué les bêtises et dénoncé les insolences de ministres dont le paternalisme n’avait d’égal que l’amateurisme. Oui, mais ils n’ont pas abandonné le président. Emmanuel Macron n’a pas été jugé comme un individu, les erreurs lui auraient alors et logiquement valu des anathèmes, mais comme le chef de l’État. Jamais la distinction entre sa personne et sa fonction ne fut plus évidente qu’à cette occasion. La crise sanitaire a révélé que la théorie d’Ernst Kantorowicz relative aux deux corps du roi pouvait s’appliquer dans une république laïque. La bienveillance quasi mystique dont bénéficia le président est d’autant plus évidente si on la compare au déferlement de vulgarité et de violence du mouvement des Gilets jaunes, où la sacralité présidentielle avait disparu. Cette épreuve a été l’occasion, pour Emmanuel Macron, d’éprouver non pas sa légitimité ni même sa supériorité, mais la solidité du lien avec la nation ; et force est d’admettre que celui-ci s’en trouve renforcé. Le ridicule avec lequel a été accueillie la proposition d’Anne Hidalgo est moins révélateur de l’impopularité de la maire de Paris que de la popularité d’Emmanuel Macron.

La supériorité de la politique

En refusant d’enfermer ses concitoyens exaspérés par la surenchère médicale, le président renouait avec le tempérament le plus spontané de la France. Et nul ne pouvait gâcher ces retrouvailles au nom d’un coup de communication politique. Toutes proportions gardées, la cote de popularité du chef de l’État rappelle qu’en matière de légitimité, la ténacité est une vertu lucrative. Comme le rappelait Christophe Tardieu dans Quand la France est au pied du mur, Louis XIV parvint, au début du XVIIIe siècle, pendant une guerre de succession d’Espagne où le royaume manqua de s’effondrer, à obtenir des Français des contributions exceptionnelles en leur expliquant que leurs efforts étaient justifiés par l’intérêt supérieur de la nation. Fondée ou non, égoïste ou pas, sa demande rencontra l’assentiment de son peuple, preuve non pas du bien-fondé de la démarche, mais de la qualité du lien entre le souverain et le corps social. La confiance du second à l’endroit du premier sera confortée par la bataille de Denain (1712), issue heureuse d’une guerre dont personne n’espérait plus rien. Bien entendu, il n’est pas question d’une comparaison disproportionnée entre les triomphes militaires du Roi-Soleil et la crise sanitaire dont le président sort moins mal en point qu’il n’y était entré.

Depuis le début de son mandat, le président a préféré les réformes à sa popularité en adoptant un style certes volontariste, mais vexatoire. En épargnant à la France un énième confinement, il a tenu à distance les spécialistes, montré de l’empathie et démontré la supériorité de la politique, bien des choses dont on ne le croyait pas, ou plus, capable. Le peu d’attention, voire le mépris, justifié ou non, que provoquent les propositions de ses adversaires prouve, s’il le fallait encore, que l’alliance entre un président et ses citoyens revêt parfois la même forme que celle du pacte entre un roi et ses sujets.

Référence livre :

Ernst Kantorowicz, Les Deux Corps du roi, Paris, Folio, 2020. Première date de publication : 1957.

Christophe Tardieu, Quand la France est au pied du mur, de Clovis aux taxis de la Marne, Paris, éd. du Cerf, 2019.




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