Le combat d’une étudiante qatarienne, otage de la géopolitique

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Jawaher Al Meer a toujours été fascinée par la France, sa langue et sa culture. Aussi lorsque cette jeune Qatarienne de 20 ans annonce à ses parents qu’elle souhaite quitter son pays pour étudier à l’étranger, c’est Paris et l’université de la Sorbonne qu’elle choisit pour envoyer son dossier de candidature. « Je voulais être la première personne de ma famille à poursuivre des études en dehors du Qatar », raconte la jeune femme, aujourd’hui âgée de 26 ans, et dont l’histoire a été tout d’abord révélée par Le Point en 2019. « Je souhaitais réaliser quelque chose de différent pour moi et mon pays et j’avais beaucoup entendu parler de la Sorbonne. » Nous sommes en 2015. La France est frappée en plein cœur par le terrorisme islamiste. La rédaction de Charlie Hebdo vient d’être décimée par l’attaque des frères Kouachi. La vague d’émotion secoue le monde entier. Les parents de Jawaher prennent peur et refusent que leur fille s’installe dans la capitale française.

Déterminée malgré tout à tenter à l’aventure à l’étranger, Jawaher Al Meer trouve un compromis : la Sorbonne Abou Dhabi, aux Émirats arabes unis, dont la culture et la distance géographique sont autrement plus proches de Doha que de Paris. Créée en 2006 après un accord entre le prestigieux établissement français et le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche d’Abou Dhabi, l’université accueille près d’un millier d’étudiants, en majorité du Golfe, leur faisant bénéficier de cours intensifs dispensés par des enseignants français. « Nous étions quatre étudiants par classe de travaux dirigés, c’était comparable à des cours privés », se souvient l’étudiante qatarienne, qui a intégré l’université en 2016 pour y suivre une double licence en sociologie et philosophie, moyennant le versement de 40 000 euros par semestre. « Tout était fait pour que nous comprenions plus facilement les enseignements. Le rythme était plus lent qu’en France et les cours résumés. »

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550 étudiants qatariens

Logeant dans un appartement qu’elle loue à l’année à Abou Dhabi, Jawaher n’en reste pas moins proche de sa famille, à qui elle rend visite au moindre congé, le Qatar et les Émirats n’étant qu’à une heure d’avion. C’est d’ailleurs pendant sa semaine de vacances à Doha, à l’occasion du ramadan en juin 2017, que la jeune femme apprend le matin du 5 juin 2017 que son pays est mis au ban par ses propres voisins du Golfe. Reprochant au richissime émirat gazier son soutien politique et financier à l’organisation des Frères musulmans, et l’accusant d’une trop grande proximité avec la République islamique d’Iran, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn et l’Égypte soumettent le Qatar à un triple blocus aérien, terrestre et maritime.

Mais cette décision éminemment politique a des répercussions humanitaires. Des milliers de familles, mixtes ou issues des mêmes tribus établies à cheval entre plusieurs pays, se retrouvent écartelées. Des centaines de ressortissants qatariens sont expulsées. « Je pensais que cette histoire était uniquement politique », se souvient-elle encore aujourd’hui. « Je n’imaginais pas un seul instant qu’elle pouvait arriver jusqu’à moi. » Comme Jawaher Al Meer, près de 550 étudiants qatariens inscrits dans l’un des pays du blocus sont contraints d’interrompre leur scolarité.

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« J’ai appris la nouvelle à la télévision », se remémore la jeune femme, toujours aussi émue. « Au début, je ne l’ai pas prise au sérieux, car je pensais qu’il ne s’agissait que d’une affaire entre gouvernements, pas au niveau des peuples. » Jawaher est d’autant plus confiante qu’elle ne reçoit alors aucune information de son université.

Puis la sérénité cède le pas à l’inquiétude, lorsque ses amis et camarades de classe la suppriment les uns après les autres de leurs contacts Facebook. Ils craignent alors d’être poursuivis par la justice émirienne au motif d’une nouvelle loi sanctionnant la « sympathie » à l’égard du Qatar. Le couperet tombe finalement au bout de deux semaines. Dans un e-mail de la Sorbonne Abou Dhabi, la Qatarienne se voit informée qu’elle a vingt jours pour transférer son dossier d’étudiante à la Sorbonne de Paris. Sans le moindre dédommagement. « J’étais choquée et je ne savais pas comment faire, sachant que toutes mes affaires se trouvaient encore dans mon appartement à Abou Dhabi, et que je ne pouvais contacter personne sur place », explique-t-elle. « J’ai dû embaucher une entreprise de déménagement et lui donner les instructions via Skype. Cela a été un vrai choc psychologique. »

Difficile vie parisienne

Cette fois, l’urgence de la situation amène les parents de Jawaher Al Meer à ne plus s’opposer à son départ pour la France. La jeune femme arrive dans l’Hexagone en août 2017 et bénéficie d’une bourse d’études octroyée par les autorités. Un sort qui reste enviable comparé à celui de dizaines de ses compatriotes qui ont dû rentrer manu militari au pays. Mais la Qatarienne n’est pas au bout de ses peines. Tout d’abord logée à l’hôtel, elle a les plus grandes difficultés à louer un studio sans posséder de compte bancaire. Et sans adresse fixe, elle ne peut recevoir ses biens personnels, toujours coincés à la douane de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. « Devoir venir à Paris du jour au lendemain a été l’une des choses les plus difficiles que j’aie eues à faire de ma vie », souligne-t-elle. « Je devais quitter les cours en pleine journée pour aller à la banque et tenter d’ouvrir un compte. Je n’avais pas d’amis et personne ne me connaissait à la fac. Même les enseignants ignoraient tout de ma situation ! »

Les résultats scolaires de cette bonne élève plongent. D’une moyenne de 13 sur 20 à Abou Dhabi, Jawaher tombe à 8 sur 20 à Paris. Et lorsqu’elle finit par expliquer sa situation à son directeur d’unité de formation et de recherche (UFR), l’étudiante se voit confier des travaux maison supplémentaires pour rattraper son retard.

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Mais la jeune femme ne se laisse pas abattre. « Je devais absolument obtenir mon année », insiste-t-elle. « J’ai dû prouver à moi-même et à ma famille que je pouvais m’en sortir seule. » Au fil des mois et des devoirs additionnels, la Qatarienne parvient à remonter la pente et profite enfin des enseignements de la plus prestigieuse université de Paris. « Nous avions beau être 300 en amphithéâtre, la qualité des cours était vraiment supérieure à celle d’Abou Dhabi », pointe l’étudiante. « En deux jours, je récoltais plus d’informations qu’en une semaine aux Émirats ! » La détermination de Jawaher Al Meer finit par payer : l’étudiante décroche finalement son année universitaire au printemps 2018, « par miracle » dit-elle, même si elle redouble l’année suivante. Cette « victoire » a néanmoins encore un goût amer. « Je suis choquée d’avoir été privée d’éducation en raison de ma nationalité », se désole-t-elle. « Il est inacceptable que le prestigieux nom de la Sorbonne, une université française, ait été utilisé pour assouvir un agenda politique. »

Tribune de l’ONU

Soucieuse de médiatiser son histoire, Jawaher Al Meer a recouru en 2019 à des agences de relations publiques (elle assure ne pas être payée par l’État du Qatar, NDLR) qui lui ont permis de témoigner à la tribune du Parlement européen en février 2019 et du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, à Genève, le mois suivant. Des prises de parole qui lui ont valu d’être copieusement insultée sur les réseaux sociaux par des comptes pro-émiriens. « Les Émirats n’ont eu de cesse d’affirmer qu’il n’était rien arrivé aux étudiants qatariens durant le blocus. Or j’étais la preuve du contraire », lance-t-elle avec fierté. « La simple question que j’ai posée est : “Pourquoi nous ont-ils ainsi privés d’éducation ?” Je n’ai pas obtenu de réponse à ce jour.  »

L’affaire s’est également jouée entre États devant les tribunaux internationaux. Le Qatar a porté la question devant la Cour internationale de justice en 2018 et a obtenu de celle-ci que ses étudiants puissent poursuivre leurs études aux Émirats arabes unis. Toutefois, la plus haute juridiction onusienne a rejeté le 4 février dernier la requête de Doha visant à condamner Abou Dhabi pour « discrimination raciale basée sur la nationalité ». Entretemps, le Qatar a décidé de mettre un terme à ses poursuites judiciaires après l’annonce surprise en début d’année de la réconciliation entre les États du Golfe.

Trois ans et demi après avoir dû précipitamment quitter la Sorbonne d’Abou Dhabi, Jawaher Al Meer a accueilli avec satisfaction la reprise le 5 janvier dernier des liens diplomatiques entre le Qatar et les pays du blocus (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Bahreïn et Égypte). « La paix est bénéfique à tous ces pays et il est très appréciable de voir toutes ces familles à nouveau réunies », souligne-t-elle depuis Doha, où elle est de retour aux côtés de sa famille. Mais la jeune femme, qui a depuis intégré le marché du travail au Qatar, n’en a pas fini pour autant avec son ex-université. « Il ne faudrait pas que cette réconciliation fasse oublier tout ce que les étudiants qatariens ont dû subir, car je ne veux pas que cela puisse se reproduire un jour. »




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